
Alors que la République démocratique du Congo peine encore à maîtriser l’épidémie de maladie à virus Ebola Bundibugyo en Ituri, le professeur Jean-Jacques Muyembe Tamfum estime que la Communication des risques et l’engagement communautaire (CREC) doivent désormais être au cœur de la riposte. Selon lui, sans l’implication effective des communautés, il sera difficile de parvenir à contrôler durablement la propagation du virus.
Interrogé sur les difficultés rencontrées dans la gestion de cette nouvelle flambée, le professeur Muyembe reconnaît que la RDC n’a pas encore réussi à maîtriser l’épidémie avec la même rapidité que l’Ouganda. Ce dernier pays, confronté à des cas importés de la RDC, est parvenu à mettre fin à son épidémie après avoir rapidement contenu la transmission.
Pour le spécialiste congolais, plusieurs facteurs expliquent cette différence. En Ouganda, les premiers cas étaient apparus dans un environnement rural et relativement peu peuplé. En RDC, en revanche, les premiers cas de l’actuelle flambée ont concerné des zones urbaines de l’Est, notamment dans un contexte de forte densité de population et de mouvements importants des populations.
À cela s’ajoutent les difficultés liées au contexte sécuritaire. Le professeur Muyembe souligne que les conflits armés qui affectent cette partie du pays depuis plusieurs décennies ont fragilisé les infrastructures sanitaires ainsi que les systèmes de surveillance. Cette situation a réduit les capacités de détection précoce et de prise en charge rapide des cas.
Une autre difficulté majeure réside dans la nature même du virus. Contrairement aux précédentes grandes flambées de la maladie à virus Ebola en RDC, principalement liées à la souche Zaïre, l’épidémie actuelle est provoquée par le virus Ebola Bundibugyo. Selon le professeur Muyembe, la RDC ne dispose pas encore d’un vaccin ni d’une molécule thérapeutique spécifique contre cette souche.
Cette situation oblige ainsi les équipes de riposte à s’appuyer essentiellement sur les mesures classiques de santé publique, alors que la forte transmissibilité du virus et les conditions dans lesquelles évolue l’épidémie rendent leur application particulièrement complexe.
Mais au-delà des aspects médicaux et logistiques, le professeur Muyembe identifie un autre obstacle majeur : la confiance entre les communautés et les équipes de riposte.
« La population n’a pas confiance », explique-t-il, estimant que cette défiance constitue actuellement l’un des principaux handicaps dans la lutte contre Ebola. Selon lui, certains malades restent à domicile au lieu de rejoindre les structures de prise en charge, ce qui favorise la transmission du virus au sein des familles et des communautés et augmente le risque de décès à domicile.
C’est précisément à ce niveau que la Communication des risques et l’engagement communautaire (CREC) doivent jouer un rôle déterminant.
Pour le professeur Muyembe, il ne suffit plus de transmettre des messages de sensibilisation à la population. Il faut établir un véritable dialogue avec les communautés, écouter leurs préoccupations, répondre à leurs inquiétudes et les associer directement aux décisions et aux actions de la riposte.
L’objectif est notamment de permettre aux populations de comprendre les risques liés à Ebola, de reconnaître rapidement les signes de la maladie, d’alerter les services compétents et d’accepter la prise en charge des personnes suspectes ou confirmées dans les structures sanitaires.
La CREC doit également permettre de lutter contre les rumeurs, la désinformation et les perceptions négatives qui peuvent alimenter la méfiance à l’égard des équipes de riposte.
« Si la population n’est pas engagée, nous n’aurons pas de victoire sur cette épidémie », insiste le professeur Muyembe.
Pour lui, le gouvernement doit donc renforcer le dialogue avec les leaders communautaires, les relais locaux, les leaders d’opinion et l’ensemble des acteurs influents dans les zones touchées. Leur implication est considérée comme essentielle pour restaurer la confiance et favoriser l’adhésion de la population aux mesures de santé publique.
Cette approche intervient alors que la RDC dispose d’une longue expérience dans la lutte contre Ebola. Le professeur Muyembe rappelle que les équipes congolaises ont été mobilisées lors de plusieurs flambées, notamment à Kikwit, Mweka, Isiro, Boende et Likati, avant la grande épidémie de 2018-2020.
Il rejette ainsi l’idée selon laquelle le pays aurait perdu son expertise dans la lutte contre Ebola. Selon lui, les changements intervenus dans l’organisation institutionnelle de la riposte relèvent davantage d’une réorganisation du système de santé que d’une sanction ou d’un retrait des experts historiques.
Il explique notamment que la création de l’Institut national de santé publique (INSP) a conduit à une nouvelle répartition des responsabilités, l’Institut national de recherche biomédicale (INRB) étant davantage positionné sur le diagnostic et l’expertise scientifique.
Malgré les difficultés actuelles, le professeur Muyembe se veut optimiste. Il estime que des changements sont en cours sur le terrain et que la RDC devrait parvenir à mieux contrôler l’épidémie dans les prochains mois.
Mais pour atteindre cet objectif, la réponse ne pourra pas reposer uniquement sur les centres de traitement, les laboratoires ou les équipes médicales. La bataille contre Ebola se joue également dans les communautés.
Le renforcement de la CREC apparaît ainsi comme l’un des leviers essentiels pour interrompre les chaînes de transmission : restaurer la confiance, faire participer les populations, encourager l’alerte précoce, réduire les décès à domicile et favoriser l’adhésion aux mesures de prévention et de prise en charge.
Pour le professeur Muyembe, la maîtrise de l’épidémie passe donc par une mobilisation collective dans laquelle la population ne doit plus être considérée comme une simple bénéficiaire des messages de santé publique, mais comme un acteur à part entière de la riposte contre Ebola Bundibugyo.
✍️ Guillaumette KABEMBA PUBI