
Les organisations de la société civile environnementale ont lancé, lundi à Kinshasa, une campagne nationale contre le projet de levée du moratoire sur l’attribution des concessions forestières industrielles. Elles estiment qu’une telle décision mettrait en péril les forêts du bassin du Congo et compromettrait les ambitions de la République démocratique du Congo en tant que « Pays-Solution » dans la lutte contre le changement climatique.
Au cours d’une conférence de presse réunissant des médias nationaux et internationaux, le coordonnateur national de l’ONG APEM (Actions pour la Promotion et la Protection des Peuples et Espèces Menacés), Blaise Mudodosi, a rappelé que le moratoire, instauré en 2002, constitue un mécanisme essentiel de protection des forêts congolaises.
Mis en place en mai 2002 afin d’assainir un secteur marqué par la spéculation et l’exploitation anarchique, le moratoire interdit l’octroi de nouvelles concessions forestières industrielles. Son éventuelle levée est conditionnée au respect de trois préalables : la publication des résultats de la revue légale des anciennes concessions, l’adoption de nouvelles règles d’adjudication et la réalisation d’une programmation géographique nationale des futures concessions selon une approche participative.
Si les deux premières conditions ont été remplies, la société civile estime que la troisième ne l’est pas encore.
« La programmation géographique ne peut se résumer à une carte dessinée à huis clos », a déclaré Blaise Mudodosi,
dénonçant des insuffisances techniques dans les cartes préliminaires, notamment des chevauchements entre des zones destinées à l’exploitation forestière et des espaces protégés comme le Parc national de Kahuzi-Biega.
Même son de cloche du côté de Greenpeace Afrique. Son chargé de campagne forêt, Bonaventure Bondo, a averti qu’une levée précipitée du moratoire risquerait de fragiliser la crédibilité internationale de la RDC.

« Les risques sont réels. Lever le moratoire sans remplir toutes les conditions, particulièrement la programmation géographique, pourrait compromettre la position de la RDC comme pays-solution », a-t-il affirmé.
Les organisations plaident pour que cette programmation s’inscrive dans la réforme de l’aménagement du territoire et implique l’ensemble des parties prenantes, notamment les secteurs des mines, de l’agriculture, de la conservation ainsi que les communautés locales et les institutions spécialisées.
La société civile conteste également l’argument selon lequel la levée du moratoire favoriserait une relance économique.
Selon les données présentées lors de la conférence, le secteur forestier industriel n’a contribué qu’à 0,7 % du budget national en 2016. Même en tenant compte de l’exploitation artisanale, cette contribution n’atteint que 2,7 %.
Les intervenants ont également comparé la RDC au Congo-Brazzaville, soulignant qu’à superficie forestière exploitable comparable, ce dernier génère une valeur économique environ quatre fois supérieure, illustrant selon eux les faiblesses du modèle actuel d’exploitation en RDC.
Les organisations environnementales dénoncent par ailleurs la présence de capitaux qu’elles jugent insuffisamment régulés, évoquant des rapports faisant état de violations des droits humains, de travail forcé et d’exploitation illégale du bois. Elles affirment que sur une quarantaine d’entreprises enregistrées, seules huit concessions seraient aujourd’hui effectivement opérationnelles et transparentes.
Pour la société civile, l’avenir économique du pays passe davantage par la valorisation des services écosystémiques, les marchés du carbone, les paiements pour services environnementaux et les projets de conservation communautaire.
« Nous devons choisir entre un modèle extractiviste obsolète qui appauvrit nos populations et un modèle de développement vert qui protège nos forêts, respecte les droits des communautés locales et autochtones et préserve les ressources pour les générations futures », a déclaré Blaise Mudodosi.
À l’issue de la conférence, les organisations ont annoncé avoir transmis une lettre collective aux autorités congolaises. Elles demandent le maintien du moratoire tant que les conditions légales de sa levée ne seront pas entièrement remplies et que la gouvernance forestière ne sera pas suffisamment renforcée. Elles estiment qu’une levée anticipée constituerait un « crime écologique majeur ».
✍️ Guillaumette KABEMBA PUBI